Évolution des taux : comment trouver le juste équilibre ?
Philippe Ledent, économiste expert chez ING Belgique-Luxembourg
Narrateur : Nous savons tous que les taux d’intérêt sont un facteur clé pour chacun d’entre nous. De nombreux produits financiers bancaires, qu’il s’agisse de dépôts ou de crédits, voient également leurs taux augmenter.
Mais quel est l’impact de la banque centrale sur l’évolution des taux ? Et pourquoi les taux augmentent-ils, même lorsque le bon sens semble indiquer que ce n’est pas le bon moment ?
Aujourd’hui, nous en parlons avec Philippe Ledent, économiste senior chez ING. Bonjour Philippe !
Philippe : Bonjour, bonjour à tous !
Philippe : Commençons par deux principes de base.
Premièrement, dans une économie, sur les marchés financiers, tous les taux d’intérêt sont liés entre eux. C’est simple à comprendre : vous ne pouvez pas emprunter de l’argent pour une certaine durée avec un certain risque, et l’investir pour la même durée avec le même risque, tout en gagnant de l’argent. Ce n’est pas possible.
Cela signifie que tous les taux d’intérêt sont toujours interconnectés.
Jim : Donc, cela concerne à la fois les taux que je paie sur un prêt et ceux que je reçois sur mes dépôts ?
Philippe : Exactement. Deuxième principe : le secteur bancaire est un simple intermédiaire financier.
Cela veut dire que les taux des produits bancaires sont eux aussi liés entre eux, et liés aux taux du marché financier.
Philippe : Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les taux d’intérêt évoluent sur les marchés financiers. Fondamentalement, c’est une question d’offre et de demande de capital.
Mais il y a un autre facteur essentiel : l’influence des banques centrales.
Les marchés financiers veulent financer l’économie — c’est leur raison d’être. Mais pour cela, ils ont besoin de liquidités fraîches, fournies par la banque centrale.
Et cet argent n’est pas gratuit : la banque centrale le prête à un certain taux d’intérêt.
Ce taux influence fortement tous les autres taux du marché financier et du secteur bancaire.
Jim : Est-ce que tous les taux du marché réagissent de la même manière aux taux de la banque centrale ?
Philippe : Non. Deux éléments entrent en jeu :
1. Le niveau de risque, qui peut créer de grandes différences entre les types de taux.
2. La durée.
Quand la banque centrale prête à l’économie, elle le fait via des opérations à court terme.
Donc, les taux à court terme (3 mois, 6 mois, 1 an) réagissent immédiatement à toute variation du taux directeur.
Pour les taux à long terme (10, 15, 20 ans), c’est plus complexe.
Imaginez que j’emprunte sur 10 ans. Le taux sera influencé par le taux à court terme actuel (défini par la banque centrale), mais aussi par les anticipations du marché sur l’évolution future de ces taux.
Autrement dit, les marchés essaient de « lire dans l’esprit » du banquier central.
En observant les taux à long terme, on peut comprendre ce que le marché pense que la banque centrale fera à l’avenir.
C’est crucial pour les entreprises qui investissent à long terme, ou pour les prêts hypothécaires, qui sont aussi des crédits à long terme.
Jim : On parle beaucoup de la hausse des prix dans l’économie. Quel est l’impact sur les taux d’intérêt ?
Philippe : C’est justement le point central.
Nous connaissons actuellement une forte inflation — c’est-à-dire une hausse généralisée des prix à la consommation — qui dépasse les 8 % dans certaines régions, en Europe, aux États-Unis, partout dans le monde.
La banque centrale a deux responsabilités :
- Fournir de l’argent frais à l’économie.
- Maintenir une inflation stable à moyen terme.
Le niveau actuel d’inflation est bien trop élevé. La banque centrale doit donc agir, et cela passe par une hausse du taux auquel elle prête de l’argent.
Mais cela a une conséquence directe : pour les personnes ayant des prêts, les remboursements deviennent plus élevés.
Par exemple, les remboursements des emprunteurs peuvent augmenter. Et c’est précisément le but de cette politique.
En augmentant le taux auquel la banque centrale prête de l’argent aux marchés financiers, cela exerce une pression à la hausse sur tous les taux d’intérêt.
Cela signifie que ce que je paie pour un crédit ou une hypothèque, ou ce que je reçois sur mon dépôt, va aussi augmenter.
Ce changement influence le comportement des consommateurs et des entreprises, ce qui contribue à ralentir l’inflation.
Jim : Donc, si les banques augmentent leurs taux, c’est qu’elles anticipent d’autres hausses plus tard cette année ?
Philippe : Exactement. Tout est lié aux marchés financiers.
Les marchés anticipent une hausse des taux dans les prochains trimestres.
Et comme ils l’anticipent, on observe déjà une augmentation des rendements à long terme, ce qui influence tous les taux d’intérêt à long terme dans l’économie, y compris les produits bancaires.
Jim : Mais si les taux sont censés refroidir l’économie, n’y a-t-il pas un risque de trop la refroidir et de provoquer une récession ?
Philippe : C’est une excellente remarque. Cela montre que la gestion de la politique monétaire n’est pas facile.
En augmentant les taux, on cherche à ralentir le crédit à la consommation, l’investissement, à inciter les gens à épargner davantage et à consommer moins.
Ce sont les canaux par lesquels un taux plus élevé ralentit la demande globale.
Pourquoi ? Parce que l’inflation est le reflet d’un déséquilibre entre une demande trop forte et une offre trop faible.
La banque centrale veut donc ralentir cette demande.
Et inversement, lorsqu’elle veut soutenir l’économie, elle baisse les taux pour stimuler la demande.
Ainsi, en ajustant les taux, elle cherche à influencer la demande globale — soit pour la ralentir, soit pour la stimuler.
Philippe : Mais si on va trop loin, le risque est réel : on est content car l’inflation baisse, mais la demande devient trop faible, et cela peut provoquer une récession.
Cela s’est déjà produit dans le passé.
Il faut donc trouver le juste équilibre.
On ne peut pas augmenter les taux indéfiniment, car à un certain moment, cela devient dangereux pour l’économie.
Jim : Cela semble contre-intuitif d’augmenter les taux alors que l’économie ne tourne pas à plein régime…
Philippe : Oui, surtout dans la zone euro, où l’on observe un ralentissement économique.
Mais c’est un peu le choix du moindre mal.
D’un côté, on peut se demander pourquoi agir maintenant.
Mais de l’autre, il ne faut pas oublier que l’inflation est très élevée, et elle est aussi néfaste pour l’économie et pour les gens.
Certains pourraient dire : « Si mon revenu est indexé sur l’inflation, je m’en fiche. Les prix augmentent de 8 %, mais mon salaire aussi. »
Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde.
La majorité des gens dans la zone euro n’ont pas de revenus indexés.
Donc, pour beaucoup de personnes et d’entreprises, une inflation aussi élevée — bien au-delà des 2 % habituels — est très problématique.
Philippe : La banque centrale doit penser au bien-être global, pas uniquement à ceux qui subissent la hausse des taux.
En tenant compte de toutes les conséquences négatives d’une inflation trop élevée, il est important d’agir sur les taux d’intérêt, même si l’économie ne se porte pas aussi bien qu’on le souhaiterait.
L’objectif est de lutter contre une inflation qui nuit aux gens et aux entreprises.
Jim : Merci Philippe pour ces explications très complètes.
Nous arrivons à la fin de notre enquête : on observe de grands mouvements dans les taux des produits financiers, car les conditions de marché changent.
Et elles changent parce qu’on anticipe des hausses de taux des banques centrales — des hausses qui ont déjà commencé un peu partout.
Ces hausses sont motivées par la volonté de reprendre le contrôle sur une inflation qui, il faut le dire, bat des records.
Est-ce un bon résumé, Philippe ?
Philippe : C’est parfait !
Jim : C’était Philippe Ledent, économiste senior chez ING. Merci beaucoup !
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